Laure Tixier

Née en 1972. Vit et travaille à Paris.

Laure Tixier se pose comme la Dédale des temps modernes, les labyrinthes qu’elle sollicite sont moins des impasses que des parcours possibles. Elle emprunte au jeu vidéo sa déambulation gloutonière en forme de niveau et de passage. Les passages symbolisaient le XIXe siècle pour Walter Benjamin et Paris en particulier; ils étaient pour Louis Aragon le carrefour de tous les hasards possibles; ils sont désormais vidéos et numériques chez cette artiste multimédia.

Après avoir montré il y a deux ans un film d’animation, Tootown année zéro (2000), où une ville se dévoile sous nos yeux comme un road movie, elle présente plusieurs dessins inspirés des fameuses prisons de Piranèse, sorte d’utopies concentrationnaires et fantasmatiques. Refaits à l’identique, ils sont pourtant revisités par une vision actuelle toute écranique. Laure Tixier travaille comme on reprend son motif, mais ce dernier est plus proche d’une console de jeu électronique que d’un métier à tisser. Elle construit des figures et des paysages comme on joue à Tétris, un autre jeu culte minimaliste d’assemblage de briques tombant du haut de l’écran en emboîtant et combinant des motifs colorés.

Dolci Carceri (prison douce) participe de ce même élan de construction-déconstruction, comme un jeu sans fin, comme un escalier sans fin, le regard est pris dans un tourbillon. Partant d’un dessin étrange et inquiétant, l’artiste pixellise l’image, elle mosaïque la gravure. La grille qu’elle compose se calque sur l’original mais provoque aussi un décallage. Le milieu carcéral néogothique est gommé à la fraise, pas celle du dentiste mais celle que l’on trouve dans les paquets Tagada.

L’atmosphère pesante et lourde des oubliettes et autres salles de tortures laisse la place à un parcours que ne renierait pas Alice aux pays des merveilles. Les blocs de pierre des murs sont colorés à l’aquarelle. Ils ressemblent aux briques bonus des jeux vidéos qu’il faut attraper ou avaler pour avoir des vies supplémentaires et autres protections, munitions pour continuer le jeu. Les couleurs sont en pastels bleus, roses et verts. La ronde carcéral devient un voyage gastronomique dans les contrées d’un confiseur éclairé. Les piliers des voûtes et les machines de tortures sont transformés en bâtons de réglisse.

Le parcours de ces univers revisités ne se réduit pas à une couche de couleurs pimpantes. Le pastel, loin d’édulcorer les scènes, renforce le sentiment d’« inquiétante étrangeté » de l’œuvre originale. Les couleurs pastelles aux odeurs Malabar sont toutes aussi étranges que les ombres faites à la mine de plomb. Le décallage entre le monde de l’enfance et celui des adultes provoque des résultats détonnants. Les contes puisent dans ce terreau fertile pour toute bonne histoire qui fait peur.

Les parcours graphiques, vidéo et virtuels trouvent un écho dans les plans des villes. Laure Tixier, en bonne archéologue du souvenir, dispose à même le sol des chamallows roses et blancs reproduisant les axes de sa ville natale. Encore une fois, le motif de la brique est présent sous une forme colorée et sucrée. Le chemin est tout autant mental que physique, abstrait et totalement physique. Cette composition mosaïque est à prendre comme la réflexion des dessins sur le sol. Un jeu de va et vient s’opère entre le mur et le sol.

Tel le Petit Poucet, Laure Tixier parsème ses œuvres de petites friandises qu’il faut suivre. Il faut chercher, comme après le passage des cloches de Pâques, les œufs en chocolat. Comme dans les jeux vidéos il faut découvrir les portes dérobées et autres précieux sésames. Toutefois, même si le terrain semble balisé, les chemins à empruntés sont sinueux, et les changements de niveaux nombreux. Les références aux mondes de l’art et de l’enfance — qu’elles soient actuelles comme la vidéo, ou passées comme les contes — mélangent les genres et donnent un résultat à la saveur aigre-douce dont il ne faut pas ignorer la contradiction.
Pierre Evariste-Douaire
Paris-Art.com