Mathieu Briand sur l’écran géant d’Amsterdam.

L’écran géant d’Amsterdam accueillera l’exposition personnelle de Mathieu BRIAND à partir du mois d’août 2012, et ce, pendant un an.

Mathieu Briand – Le point et le contrepoint
Texte de Afshan Hussain

Me tenant à une dizaine de mètres de La Sculpture Inhumaine, je vois ce qui semble être un arbre à l’envers. Mon regard suit à la verticale le feuillage des branches, puis le tronc de l’arbre, pour finir sur un tapis d’herbe – que l’on imagine avoir été arraché de la terre au moment du déracinement de l’arbre. Au centre ce cet amas de terre retournée, il y a, semble-t-il, les racines de l’arbre. On y voit également la silhouette d’un homme debout, vêtu d’un chapeau et tenant une cane ou un bâton.

En me rapprochant, je réalise que les feuilles sur les branches sont en fait des chauves-souris, que les brindilles et racines qui entourent le tronc sont des serpents. Juste en dessous de la couche de terre, je vois à la base du tronc un homme nu, ses bras et jambes appuyées contre les rebords du tronc, comme pour l’empêcher de tomber. Le morceau d’herbe est en fait un amas de pieuvres, serpents et crânes… pas de l’herbe. Des oies cacardent comme en signe d’alarme. Au centre, je vois ce que je pensais être une représentation des racines de l’arbre, mais qui est en réalité un feu. Seule la silhouette de l’homme est effectivement ce que je croyais être de loin.

Ma première impression de la pièce était de croire qu’elle était une représentation de l’Enfer de Dante, une vision de l’enfer, et malgré tout et de manière inéluctable, une sculpture d’un arbre qui me pousse à penser au contrepoint de l’enfer- le jardin d’Eden et l’arbre du fruit interdit de la connaissance. J’examine la figure en haut de l’arbre ; qui doit certainement être une représentation de l’homme moderne ou du 20ème siècle. Il semble se tenir là, provoquant,  dominant la scène. L’homme pré-moderne est prisonnier de l’arbre. Selon moi, c’est Adam, notre ancêtre, aux prises avec le jardin d’Eden et l’enfer de Dante. Il descend vers les profondeurs du subconscient, ou peut être vers une caverne de la peur symbolisée par les chauves-souris ? Ou peut être encore est–il en train de ramper pour tenter de s’échapper ? Les chauves-souris, rappel de la cave de Batman, avec les crânes, les serpents et les pieuvres, créent une ambiance souvent présente dans les films fantastiques.

Je vois l’enfer et son contrepoint – le jardin d’Eden ; l’homme moderne et son contrepoint – l’homme pré-moderne, une esthétique invoquant des narrations de production de mass-média comme Batman et encore une fois un contrepoint – une esthétique invoquant la narration biblique d’Adam et Eve, une histoire ne s’appuyant certainement pas sur les mass média pour assurer sa transmission. Comment interpréter cette scène, cette sculpture ? Avant de répondre à ma propre question, je fais une courte digression.

J’ai récemment vu The Clock de Christian Marclay et Miraculous Beginnings de Walid Raad, basé sur un docu-fiction du groupe fictif Atlas. Ces films interrogent les différences entre la fiction et la réalité. Le travail de Marclay est constitué d’un assemblage de scènes de divers autres films. Dans chaque scène la caméra se fixe sur une montre ou horloge qui affiche l’heure de la journée. C’est une fiction qui fait appel au contrepoint de la réalité. Dans le travail de Walid Raad, le groupe fictif Atlas documente les réalités de guerre de l’histoire du Liban. Bien que le documentaire et le groupe soient fictifs, les réalités de la guerre au Liban, comme maintes personnes peuvent en témoigner, sont restituées de manières très précises. Encore une fois, il y a une certaine réalité dans la fiction, et l’on est habilement amené à une chose et son contraire. L’exploration de la narration dans le travail de Marclay et Raad est une preuve du pouvoir de création, même lorsque ce qui est produit est techniquement une fiction et pas la réalité. Encore une fois, qu’est-ce que la fiction si nous y trouvons une part de réalité et qu’est-ce que la réalité si elle est basée sur de la fiction ?
Jacques Derrida dirait que rien n’existe en dehors de son contexte, en dehors de la subjectivité de l’individu. La réalité est ce qu’un individu pense être la vérité. Derrida aurait pu dire que nous créons nous même notre réalité. Cependant, si les origines de la création sont ancrées dans l’imagination, alors à quel point notre subjectivité, notre imagination est-elle singulière si elle est constamment sollicitée par des narrations directement liées au marketing de masse comme Batman, ou la mythologie ancienne comme le jardin d’Eden ? Les sculptures Inhumaines mettent en lumière la nature fragile du moi subjectif et de son pouvoir imaginatif. Il nous rappelle que, en tant qu’hommes modernes, notre imagination est constamment nourrie de l’imagination collective que l’on trouve en dehors de la subjectivité d’une seule et même personne. C’est pour cette raison que la figure de l’homme au haut de forme – affublé d’une cane et d’une cape, est, de manière  contestable, une vision de l’homme lambda au début du 20ème siècle, un siècle réputé pour sa production de masse – domine la scène et se place au dessus l’homme nu (pré-moderne)  prisonnier de l’intérieur.

Considérons, comme certains, que la modernité est inextricablement liée à la production de masse. Mathieu Briand semble supplier que l’on se pose la question : dans un monde moderne, à quel point notre imagination est-elle singulière et unique ? A quel point notre subjectivité est-elle collective ? Encore une fois, le travail de Briand s’articule comme la philosophie de Derrida semble planer dans cet espace entre une chose et son opposé – comme pour dire, « est-ce bien sur cette frontière que le pouvoir de création existe » ? Le travail de Briand fonctionne comme l’objectification de l’imagination individuelle, mais est également un testament à son effacement, et pourtant, dans son rendement, cette sculpture est singulièrement imaginative. La sculpture inhumaine occupe l’espace entre le signifiant et le signifié, cet espace à partir duquel est né le mot et son effacement, sa définition (base de la communication) et son obscurcissement. Si Arman, dans son œuvre, avait exploré la relation entre le la sculpture moderne et le langage et Derrida exploré les liens entre le langage et la subjectivité, la sculpture de Briand pousserait la réflexion encore plus loin. Si le travail de Marclay et Raad explore le pouvoir de création, celui de Briand semble explorer le pouvoir d’inspiration.  Ces trois artistes utilisent la réciprocité de la chose et de son contraire pour provoquer le spectateur et mettre en péril nos certitudes.

Je reviens maintenant comme auteur avec mes préoccupations narratives. L’Art Moderne peut-il exister en dehors d’une auto-analyse, d’un terme utilisé pour transmettre cette interprétation ?  Ou plutôt, est-ce que cet art inspire le terme et la narration que, nous autres auteurs, utilisons pour créer ? Ce texte existerait-il sans l’œuvre de Briand ? Le travail de Briand pourrait-il être compris et vécu comme expliqué sans mon analyse ? Mon texte est-il le produit seul de ma subjectivité ou au contraire découle-t-il d’une conscience intellectuelle collective ?

*Mathieu Briand est représenté par la Galerie of Marseille, Marseille, France.