Pippo Lionni

Vit et travaille à Paris, France.

Un nouveau langage pour écrire le monde

Si les artistes ont bien une capacité à dire quelque chose de vrai sur le monde c’est à travers leurs inventions et leurs transformations. Dans un monde que nous percevons de plus en plus souvent par le relais de l’image fixe ou mobile, l’idée même de réalité est inséparable de celle de ses représentations omniprésentes.

A la fois designer, graphiste, musicien et artiste, Pippo Lionni réfléchit à cet état de chose, à ces jeux infinis de substitutions et de glissements. Il puise dans l’immense réservoir des formes de la signalétique contemporaine pour produire quelque chose d’autre. Pictogrammes et idéogrammes sur lesquels il porte un regard a la fois éthique et esthétique, constituent la base de son langage visuel. Icônes informatiques, codes numériques, instruments de signalétiques, l’être humain est ainsi signifié aujourd’hui et l’humanité réduite à une somme d’abstractions. Lassé par l’uniformisation des messages visuels Pippo Lionni agit comme un sampler qui produit de nouvelles trajectoires aux symboles qui façonnent nos modes de vie.

Par emprunts, associations, oppositions, détournements et sans jamais se satisfaire d’une interprétation univoque, il joue de l’attraction et de la répulsion qu’exerce l’empire des signes. Il s’approprie un langage tout en le réinventant selon des procédés basés sur une logique de la complexité et de la contradiction. Il amplifie ou hybride les signes, en les vidant de leur fonctionnalité quotidienne.

Son travail pourrait à première vue être qualifié de minimaliste ou conceptuel, s’il n’y avait pas toujours un niveau narratif, littéraire et critique, un « contenu » donc qui complète et se superpose de façon particulière à la technique mise en jeu.
Pippo Lionni assume pleinement le rôle de l’artiste en tant que conteur d’histoires et tranche avec l’attitude de certains de ses contemporains pour qui l’œuvre d’art est un objet parfait et autonome. Ses œuvres sont autant d’énigmes proposées, de saynètes pour redonner un sens aux images. Les remises en causes, les interrogations, les fausses pistes, les issues indécises sont autant de postures requises, de réponses et d’attitudes proposées par l’artiste. Des hommes voltigent, se tiennent droit tête en bas, des chaises basculent dans le vide, une main prend feu… toutes les lois de la nature et de l’attraction terrestre sont transgressées. Il ne s’agit pas tant de questionner la perte de sens de la vie quotidienne, encore eut-il fallu qu’elle l’ait perdue, mais l’obscurcissement qui nous empêche de regarder sa variété et sa richesse. Pippo Lionni ne cherche pas à représenter le monde mais à l’organiser, à formuler de nouvelles voies d’accès.
Ses pictogrammes illustrent souvent avec humour parfois avec violence ce que le discours ne pourrait que mesurer, limiter, atténuer. On ne pouvait trouver meilleur titre pour les rassembler dans un ouvrage que  » facts of life  » :  » une expression utilisée dans la culture anglo-saxonne pour designer les questions des enfants auxquelles les adultes ne savent pas comment répondre et dont il remettent les réponses a plus tard, souvent jamais.  »
Si le premier tome avait permis à Pippo Lionni d’asseoir les bases de son vocabulaire artistique, le second attestait déjà de l’efficacité de son système. Aujourd’hui le troisième volet des  » facts of life  » montre à quel point le langage de l’artiste s’affirme et la démarche se radicalise. Abordant des thèmes plus complexes, les pictogrammes sont autant de slogans, de signes furtifs, d’envies, de désirs ou de refoulements. Pippo Lionni agit de plus en plus comme un activiste dans la guerre des images. L’ensemble des derniers travaux présentées dans le cadre de l’exposition PrimeTime à la galerie Giroux en juin 2002 interroge de manière frontale et brutale les effets pervers de la banalisation des images médiatiques. Les œuvres offrent des oppositions, des décalages constants entre le signifiant et le signifié, fiction et réalité.
La pratique artistique de Pippo Lionni s’attache à mettre en évidence de manière critique et incisive cette « période ambiguë de l’histoire de la communication sociale où la prétendue généralisation de la circulation médiatique des idées et des opinions masque en général les pires manipulations et l’existence souterraine de discours directifs »
Sur le mur d’une salle, on voit l’image d’une famille attablée devant un poste de télévision installé dans la pièce lequel diffuse en images animées un couple en train de faire l’amour. Le même dispositif est utilisé dans la salle en face, mais cette fois c’est le couple en train de faire l’amour qui regarde un écran où un homme se fait poignardé. Notre rapport aux choses, aux actes, à la réalité est sans cesse perturbé, modifié par la réversibilité des échanges visuels.
L’oeuvre intitulée « Rape » symbolise une femme qui porte sur le corps des empreintes de main. Si le titre n’était pas explicite, qu’aurions-nous interpréter ? La main n’est-elle pas aussi un symbole de paix, un moyen pour caresser l’autre ?
Dans « In the Name of God », l’agresseur est aussi l’agressé.
L’artiste aime déjouer les codes tout faits et nous renvoie sans cesse la pluralité de sens. Titres et symboles se mêlent, et luttent ensemble.

Le livre est un élément supplémentaire qui sert à tisser des significations avec les installations. « PrimeTime » et « Facts of Life 3 » montrent la complexité changeante d’un artiste qui passant d’un support à un autre, veut bousculer le monde pour qu’il soit possible d’y dessiner de multiples cartes du désir, d’y construire des identités diverses et d’y augmenter les possibilités d’interaction esthétique et existentielle.

Mais quel que soit le support utilisé : livres, photographies, installations, vidéos, les œuvres de Pippo Lionni agissent sur notre faculté de représentation sans cesse à la recherche d’analogies et de liens, mais aussi sur notre perception mentale, physique et spatiale. Elles explorent les dimensions les plus intimes du psychisme humain, les notions de pulsions, et affirment une réversibilité entre horreur et extase, entre violence et érotisme.

L’œuvre de Pippo Lionni est enracinée dans sa vision critique de la réalité. Il accentue certains éléments, joue avec et nous dévoile des sens cachés. Ainsi le produit artistique devient libérateur. Il dénonce ironiquement des situations sociales intolérables, l’étroitesse d’esprit, l’hypocrisie en utilisant des métaphores éloquentes sur toutes les formes de conditionnement et d’arbitraire qui régentent nos vies.
Ses « facts of life  » insistent sur l’inefficacité et l’inaptitude des systèmes existants à discerner l’insaisissable  » essence de l’existence « . Ils offre un regard cinglant mais non dénué d’humour sur la condition humaine.

Pippo Lionni rappelle que si l’art est certes dispensateur d’émotions, il n’en demeure pas moins langage et pensée.

Samantha Barroero, Paris, 30 Mai 2002

* Paul Ardenne dans « L’image corps, figures de l’humain dans l’art du XXe siècle » Ed. du Regard, Paris, 2001.