Samuel Rousseau

Né le 18 janvier 1971 à Marseille. Vit et travaille à Grenoble, France.

Changer de décor

Samuel Rousseau allume la pièce d’exposition de la galerie Red District, et en l’allumant, il l’illumine ; la vidéo, prise comme source d’éclairage électrique, médium énergétique, habille et anime un vaste mur en faisant vibrer sa surface inerte.

C’est en effet la première impression que l’on a lorsqu’on pénètre dans l’espace, tant la projection crée un environnement, un milieu, une ambiance qui enveloppe le visiteur. D’autres pièces, utilisant la vidéo ou non, sont disposées sur les autres murs ou bien sur le sol, baignant dans la lumière qui émane du mur de pixels vibratiles. Une table d’orientation permet au visiteur de choisir parmi les neuf motifs de Papiers peints vidéos tels que les désigne génériquement l’artiste. Cette expression paradoxale renvoie à une pratique décorative de tradition ancienne dont l’usage moderne, lié à une fabrication industrielle, évoque le motif répétitif et l’adaptation à toutes formes de surfaces. Partant de ces principes, Samuel Rousseau utilise le médium vidéo en guise de papier, et l’image photo ou vidéo en guise de peinture et de motif ; il adapte la projection à la configuration des lieux en esquivant les obstacles grâce à des découpes dans l’image.

Ici les deux objets épargnés par la projection de lumière sont deux « cadres » supportant des tableaux en canevas rectifiés. Un détail de ces canevas est troué, laissant apparaître une portion d’écran électronique sur laquelle les pixels agrandis dessinent un motif perturbant : ainsi, un chalet s’embrase et l’œil d’une femme fantastique laisse deviner une pupille en forme de tête de mort. Ces deux Canevas électroniques, empruntés au répertoire populaire, sont ainsi intégrés au papier peint et forment un environnement dans lequel les marqueurs du goût et des inscriptions socio-culturelles sont détournés sans cynisme mais avec attention, humour et pertinence. Comme dans l’ensemble du travail de Samuel Rousseau, l’objet (machine à laver, imagerie décorative, éléments de salle de bain) et les pratiques (tatouage, broderie, canevas, toilette) sortent de leur trivialité supposée pour toucher une poétique de l’ordinaire.

Ce déplacement est réalisé pour les Papiers peints vidéo par l’usage qui est fait du médium.

La vidéo est prise davantage comme étendue que comme image. Sans dimensions et adaptable, la surface lumineuse déploie ses motifs mobiles dans une très courte épaisseur illusionniste qui permet aux sujets représentés de tourner sur eux-mêmes dans toutes les directions, de s’agrandir et de disparaître pour réapparaître dans une autre couleur, une autre disposition. Casseroles et couvercles, fourchettes et cuillères, fleurs et fruits, salades et poivrons, yeux de verre et jouets s’emballent dans des chorégraphies dignes de l’univers d’Alice au pays des Merveilles ou d’expériences scientifiques sur la pousse des plantes ou l’analyse du mouvement des choses. Chaque motif renvoie à l’univers domestique et le catalogue que Samuel Rousseau prépare — catalogue évolutif à géométrie variable — laissera à l’amateur l’occasion de choisir le motif le mieux adapté à l’usage imaginaire qu’il veut en faire. Le catalogue propose un large spectre de possibilités qui s’étend de l’ustensile de cuisine pris de folie science-fictionnelle (on pense aux soucoupes volantes de nos enfances) à la geste pornographique (trivialité des trivialité). Ces papiers peints pornos, qui ne sont pas présentés à Marseille, constituent un ensemble de mouvements kaléidoscopiques construits à partir de samples d’images de sexes dont le traitement décoratif abstrait dissimule le réalisme des détails. À y regarder de plus près en prenant appui sur le mur par inadvertance, le tissage électronique révèle son obscène dessin, et nous piège au jeu d’une visibilité crédule. Le sens caché avance masqué par une esthétique qui flatte le plaisir rétinien, comme l’artiste Wym Delvoye sait si bien le faire dans ses « sublimes » pièces scatologiques.

Mais alors quel est l’enjeu de ces jolies trames dont l’histoire du médium nous a déjà donné des exemples, dans la foulée de l’art cinétique et de la Pattern Painting américaine ?  La vidéo a eu dès ses débuts maille à partir avec la trame qui l’organise ; on pense aux tapis de Stephen Beck dans les années soixante dix, mosaïques de pixels métamorphiques, bruissement de sonorités visuelles générées par des machines à tisser électroniques. Comme les fonds d’écran rafraîchis en permanence, les papiers peints de Samuel Rousseau nous rappellent que l’image n’est plus là où on croyait qu’elle était : elle s’est effacée au profit d’une étendue, d’un programme, d’un générateur. Comme une peau dont les cellules prolifèrent, le pixel/motif (au sens étymologique où il pousse au mouvement, il excite)  semble s’auto-générer, se multiplier sous l’effet d’une génétique électronique dont une partie seulement est programmée. Déjà Samuel Rousseau travaille à des programmes qui laisseront une part à l’aléatoire et à l’accident. Les tatouages, la lessive raciale, le poisson dans l’œuf d’oiseau nous avaient déjà alertés sur les préoccupations de mixages génétiques de l’artiste. Mélange des genres, mélange des races, démarquage des peaux par le langage des signes, le travail de Samuel Rousseau déplace la matière du banal fini dans l’infini de l’étendue multidimensionnelle de l’espace imaginaire, celle qui peut nous faire passer à travers le chas d’une aiguille, remonter d’une bonde de baignoire ou se sentir à l’étroit dans un bâtiment que notre corps déborde. Le monde est désormais trop petit et il faut en repousser les murs si l’on veut encore y prendre place.

Françoise Parfait, avril 2003